SABANEWS.NET.
Par : Abdallah HEZAM
Marie, jeune touriste française fraîchement débarquée au Yémen, ne se lasse pas de contempler les mains des villageoises qui l’entourent, lors de cette cérémonie de mariage traditionnel. Fascinée, l’invitée suit les gestes de ses voisines et détaille avec un émerveillement non dissimulé les dessins qui ornent leurs paumes, leurs doigts, le dessus de la main et les poignets, comme pour les habiller de fine dentelle.
Ces tatouages éphémères parfois tracés au henné mais plus généralement avec un pigment minéral noir mélangé à de l’eau, portent ici le nom de « naqsh ». Tracés à la main, à l’aide d’un fin bâtonnet, ils constituent un ensemble de motifs sans cesse renouvelés par l’imagination de celles qui les exécutent. La fleur et l’élément végétal y occupent une place de choix mais chaque interprète y ajoute son inspiration et son cachet. L’œuvre de l’une se caractérise par l’apport de lignes sinueuses et de petits points entre les pétales. Une autre se distinguera par une manière particulière d’apposer la couleur ou de traiter la surface des doigts… Chacune apporte son originalité à la perpétuation de cet artisanat traditionnel ancien mais plus que jamais au goût du jour.
Si la plupart des femmes yéménites sont prêtes à arborer ces tatouages éphémères, toutes ne sont pas à même de les tracer. L’exercice réclame une certaine habileté. Aussi, amies, sœurs et cousines qui y montrent un talent particulier sont-elles régulièrement sollicitées ; notamment à la veille des mariages, à l’occasion des fêtes familiales ou encore, quand une mère se relève des couches car, le port du naqsh est avant tout censée marquer les moments de bonheur. D’ailleurs, comme l’expliquent celles qui ont fait profession de cette activité, l’art du naqsh connaît ses règles. «Les jeunes filles d’aujourd’hui ont tendance à les ignorer » remarque Madame Mohsena, 55 ans, sur un ton de reproche. « Elles chargent trop leurs dessins et font fi des distinctions de statuts qu’indiquaient autrefois les motifs. Ceux réservés aux jeunes filles se cantonnaient alors à une série de petits points circulaires sur les doigts. Seules les femmes mariés pouvaient arborer une fleur mais, sur le front. On ne maquillait jamais le dessus des mains et des bras. Seules les paumes étaient ornées par une série de points formant un arbre et remontant jusqu’aux coudes. Pour les pieds, même chose : une série de points réservée aux seules femmes mariées. Aujourd’hui, on ne reconnaît plus rien » conclut-elle.
Sur un plan plus strictement artistique, « le choix du pigment et la densité de la couleur doivent rester fonction de la couleur la peau » explique Madame Nour, une autre spécialiste. Elle aussi a vu les choses changer. Les instruments utilisés pour tracer ces dessins ne sont plus les mêmes qu’autrefois. Au lieu de l’épine d’acacia dont on usait comme pinceau, les jeunes femmes emploient désormais une allumette ou une aiguille à broder. De plus, un fard noir importé d’Inde a détrôné le pigment local (le khdab) extrait d’une pierre noire. En outre, le naqsh ne se pratique plus uniquement à domicile, comme le voulait la tradition. Les salons de coiffure des grandes villes l’inscrivent même à la liste des services proposés à leurs clientes. D’ailleurs, en la matière, «aujourd’hui, tout est permis » confirme le propriétaire de l’un de ces établissements. « Un nombre important de femmes ne souhaitent plus limiter le port de ces dessins à des fêtes spécifiques et les dessins eux-mêmes sont de plus en plus variés. Désormais, c’est l’originalité qui est de mise » affirme ce commerçant. « Autrefois codifié et réservé à des parties précises du corps, le naqsh monte à l’assaut du ventre, du dos, des cuisses… Souvent dans le seul but de plaire au mari » ajoute-t-il.
A croire que le naqsh constitue désormais un rite au bonheur conjugal… En tous cas, rehausser la beauté féminine aux yeux de l’homme reste le but avoué et inchangé de cette forme de maquillage corporel, qui apparaît si original et exotique aux yeux des touristes européennes. N’étant pas forcément les dernières à céder à ce nouvel engouement pour le naqsh, elles sont de plus en plus nombreuses à l’essayer lors de leur séjour au Yémen. Marie, elle-même, s’avoue déjà candidate.
