[Mardi 09 Mars 2010]
Par Imad Taher
Le Yémen est l'un des 10 pays du monde les plus pauvres en eau. Un déséquilibre criant frappe ses ressources hydriques : les prélèvements dépassent largement les ressources. Il faudrait, pour permettre une consommation durable, ne pas dépasser le seuil de 130 m3/personne/an alors qu'il faut 400 m3 pour satisfaire les besoins élémentaires individuels.
Les utilisations de l’eau au Yémen dépendent d'abord des eaux souterraines provenant des puits et des sources, et résultent en une sévère déplétion des eaux souterraines puisque les retraits excèdent la recharge annuelle. En particulier dans les hautes terres, le taux de déclin des eaux souterraines atteint jusqu'à 6 mètres, alors que dans les zones côtières, la déplétion est causée par l'intrusion d'eau salée.
L'eau courante est depuis longtemps un mirage au Yémen, et pas seulement dans ses déserts et ses montagnes arides. De tous les fléaux qui pèsent sur ce pays, le plus défavorisé de la péninsule Arabique, du mouvement sécessionniste du Sud à la rébellion armée du Nord, en passant par la présence d'Al-Qaida, qui focalise l'attention de l'Occident, la pénurie en eau constitue sans doute le péril le moins visible, mais le plus insidieux et potentiellement le plus destructeur. Il menace la plus grande partie de la population, qui est aussi pauvre.
il tourne le robinet du tuyau d'arrosage qui serpente sur le parterre desséché de son jardin d'intérieur, puis met en marche la pompe électrique qui pallie les défaillances d'un réseau d'adduction à l'agonie. Dans un gargouillis, le tuyau crache péniblement quelques gouttes d'eau. Puis plus rien. Walid Saleh arrête la pompe qui tourne à vide, et referme le robinet. "Il fallait venir hier, c'était le jour hebdomadaire de ravitaillement du quartier", soupire cet ingénieur en hydrologie, employé dans le secteur des eaux.
La famille de Walid a donc rempli les deux citernes dont elle dispose. L'eau recueillie, de qualité médiocre, n'est utilisée que pour les tâches ménagères. Pour la cuisine et l'eau potable, c'est uniquement celle des bouteilles ou des jerricans vendus dans le commerce qui est consommée.
Le partage d'une ressource de plus en plus disputée risque d'alimenter à l'avenir une série de guerres de l'eau opposant les campagnes aux villes, ou les régions les plus arrosées aux plus sèches.
Un Yéménite dispose en moyenne de 120 m3 d'eau par an pour pourvoir à tous ses usages, contre 1 500 m3 pour la moyenne mondiale. Un chiffre déjà très faible, qui pourrait être divisé par deux d'ici à 2025, selon a rapport issu du ministère de l’Eau et de l’Environnement.
"C'est simple, explique Scoble, un Néo-Zélandais qui travaille avec le gouvernent yéménite pour une meilleure gestion des ressources hydriques, il y a cinquante ans, il suffisait de creuser à 10 m de profondeur pour trouver de l'eau. Aujourd'hui, il faut descendre en moyenne à 500 ou 700 m. Dans certaines régions, les puits vont même jusqu'à 1 km." Les nappes fossiles font encore illusion, mais pour combien de temps ?
Le Ministre de l’Eau et de l’Environnement, Abdul Rahman Al-Iryani (2008) met en garde que « la consommation d’eau dans le secteur irrigué est en continuelle croissance avec un taux moyen de 30 millions de mètres cubes/an ou 5 % par an. En 1990, l’agriculture irriguée seule représentait 130 % des ressources en eau renouvelables du Yémen, chiffre qui est passé à 150 % en 2005. Si l’augmentation venait à se poursuivre, le manque d’eau atteindrait 200 % d’ici 2025 – bien que de nombreux aquifères s’assècheraient avant ».
Le fort taux de croissance démographique du Yémen explique en grande partie cette soif inextinguible. La population du pays double en effet tous les quinze ans, alors que les précipitations sont limitées, que le pays est dépourvu de cours d'eau permanents, et que le prix de la désalinisation d'eau de mer reste prohibitif. La consommation dépasse donc, et de beaucoup, le stock renouvelable.
Mais l'origine de la crise de l'eau au Yémen remonte aussi aux années 1970 et à la révolution des techniques agricoles. Dans ce pays désertique, les méthodes ancestrales privilégiaient un usage collectif des eaux de pluie, par la culture en terrasses ou dans le lit de Wadis régulés par un maillage de petits barrages.
Qat
Un autre facteur a contribué à ce renversement de situation. On peut le trouver dans la multiplication, à Sanaa, des marchés dédiés au qat, ces précieuses pousses vertes mâchées pour leurs effets euphorisants à partir du milieu de l'après-midi, seul ou en société.
Lorsqu'il rentre au pays, généralement une fois par an, Mohammed Karesh, un jeune Yéménite qui étudie et travaille en France, mesure la progression de cette culture dans les fermes qui entourent Sanaa, depuis l'avion qui le conduit vers la capitale. "Partout ! Il y en a maintenant partout !", lâche-t-il médusé en contemplant les alignements d'arbustes.
Bien que très controversée, la culture du qat est l’activité la plus profitable des fermiers yéménites. Environ 30 % de l’eau agricole est utilisée pour la production du qat selon le même rapport du Ministère de l’Eau et de l’Environnement 2008.
De plus, elle pose de sérieux problèmes de santé liés à une pulvérisation non contrôlée de pesticides. L’économie d’eau liée à l'irrigation améliorée du qat pourrait apporter une grande différence dans l’équilibre général de l’eau du bassin.
"Le qat, c'est l'assurance de revenus confortables pour les agriculteurs. On gagne quinze fois plus avec du qat qu'avec des tomates avec la même quantité d'eau", explique Ramon Scoble. Plus d'un tiers des surfaces irriguées avec de l'eau puisée en profondeur lui sont désormais consacrées.
Enchâssée au milieu de montagnes arides, la capitale du Yémen est particulièrement menacée par la pénurie. Faut-il d'ores et déjà préparer la nécessaire division par deux de sa population (2,2 millions d'habitants) ?
Lors des trois dernières décennies, la culture du qat s’est largement répandue, et continue de croître de manière incontrôlée. S’en suivent des conséquences négatives sur la production des autres récoltes et une source majeure de problèmes pour les décideurs politiques.
La zone de culture de qat au Yémen est grandissante. On le plante en cultures intercalées avec du sorgho, millet et maïs dans certaines régions, et la récolte a lieu au minimum deux fois et au maximum huit fois par an.
Les sources d’eau d’irrigation pour les fermes qui cultivent le qat sont les eaux souterraines, les sources, les eaux de pluie récupérées et les citernes. Des engrais et pesticides inorganiques sont déversés dans ces fermes. Le coût d’irrigation est relativement élevé par rapport à celui des autres récoltes.
L’espacement entre les rangées de qat varie de moins d’un mètre à trois mètres. La culture de qat entraîne des coûts de travail inférieurs à ceux générés par le café ou le raisin. Sa croissance ne requiert ni taille, ni ombre. Le qat résiste aux sécheresses bien mieux que toute autre culture.
Il suffit donc d’un petit capital pour établir une ferme de qat comparé à l'établissement d'une ferme pour le café ou le raisin
C'est en tout cas la position d'un expert géologue, Mohammed Al-Doubei, exprimée en août 2009, lors d'un colloque du Centre de Saba d'études stratégiques, au cours duquel a été également pronostiqué l'épuisement définitif en 2025 de l'aquifère sur lequel est installée la ville. "Un tel catastrophisme est contre-productif, relativise de son côté Abdul Rahman Al-Iriyani, ministre de l'environnement et de l'eau.
On annonçait déjà la pénurie il y a dix ans, puis on y a remédié en pompant plus en profondeur, donnant alors l'impression qu'on avait crié au loup pour rien. Mais c'est vrai, la situation est très sérieuse, de nombreux incidents tribaux reposent déjà sur des querelles liées à l'eau. J'ai trop souvent l'impression que la question de l'eau, au Yémen, se résume à une course à celui qui aura la dernière goutte, alors qu'il faudrait se rassembler pour tâcher de mieux faire."
Les rares responsables politiques et les experts, alarmés par la perspective d'un Yémen à sec, ont décidé de consacrer tous leurs efforts à une plus grande efficacité du secteur agricole qui absorbe 93 % des ressources du pays.
Karesh dit : "Il est évident que les réseaux de distribution, à Sanaa comme à Aden, sont très défectueux. Le fait de ne plus être alimenté en permanence accélère les phénomènes de corrosion. Mais leur rénovation serait trop coûteuse, et il vaut donc mieux tout miser sur l'agriculture."
"L'efficacité de l'utilisation de l'eau pour l'agriculture n'est que de 40 %. Si on pouvait seulement atteindre 60 %, cela ferait 20 % d'eau en plus", explique le ministre de l'environnement.
"Dans l'idéal, il faudrait limiter les cultures qui consomment trop d'eau, à commencer par le qat. Celui que produit l'Ethiopie est vraiment très bon, et qu'on ne vienne pas nous opposer l'argument de la nécessaire fraîcheur pour justifier les cultures aux alentours !
Lorsque j'étais étudiant à Paris, mon collègue étudiait à Londres, me dit j'en trouvais toujours sur place d'excellente qualité ", assure Karesh.
Conscient du pouvoir de la "mafia" du qat, y compris au Parlement et au sein du gouvernement, le ministre de l'environnement, Abdul Rahman Al-Iriyani, est plus lucide : "Il faudrait tout d'abord avoir la garantie que les économies en eau n'entraîneraient pas une extension parallèle des surfaces cultivées."
Ces mesures seront-elles suffisantes pour éviter le pire ? "Il est irréaliste de penser qu'on aura un jour les moyens de traiter de l'eau de mer puis de l'envoyer vers des villes situées à plus de 2 000 m d'altitude comme Sanaa. Mais c'est vrai que la désalinisation coûtera de moins en moins cher et que ce sera la solution, même pour un pays pauvre comme le Yémen." Visionnaire, l'ingénieur en hydrologie pronostique un mouvement irrémédiable des populations yéménites vers les côtes de la mer Rouge et du golfe d'Aden.
Demande en eau agricole
L'agriculture est un secteur économique actif et la principale source de moyens de subsistance en zones rurales. C'est un mode de vie à diverses facettes économiques. Le secteur agricole est l'utilisateur dominant des ressources en eau et utilise plus de 90 % des ressources ; toutefois, l'efficacité de l’irrigation est faible, d'environ 30 à 40 % (2005).
Selon l'Organisation des Nations Unies pour l'alimentation et l’agriculture, l'agriculture contribue à 21 % du produit intérieur brut (PIB) du Yémen, emploie 60 % de la population, et fournit des ressources aux résidents ruraux qui constituent environ 76 % de la population totale.
L’agriculture se caractérise par des récoltes faibles et incertaines à cause des précipitations insuffisantes et erratiques, un déclin de la productivité des sols par érosion et une gestion insuffisante des récoltes, des pertes de rendement dues à des maladies et des insectes, et une malnutrition générée par un apport insuffisant en alimentation.
SABA


